La question de la toponymie, des statues et des hommages aux personnages du passé est complexe et mérite une réflexion nuancée.

Par exemple, quand Montréal a changé le nom de la rue Amherst, elle en a fait un bel exercice de réconciliation avec les Premières Nations, et ce, tout en effaçant une tache sur sa toponymie. Ce genre d’exercice a cours dans tous les pays du monde. Les Allemands, les Russes, les Français, les Américains et j’en passe ont tous adapté leur toponymie en fonction de leur nouvelle réalité. À titre d’exemple, au moment de la chute de l’URSS, l’Ukraine a changé le nom de 986 villages, 32 villes et 52 000 rues pour ne plus rendre hommage à ceux qui les avaient exploités, affamés, assimilés. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a fait de même avec les noms donnés par les Allemands. Pour l’anecdote, quand le général Leclerc est entré dans Strasbourg, c’est une des premières tâches auxquelles ses hommes se sont attelés.

Le patrimoine toponymique n’est pas immuable. La toponymie est toujours un hommage au moment où une décision est prise. Toujours. Toutefois, avec le temps, elle devient un rappel historique. C’est parfois à cette idée, de préserver le patrimoine toponymique, que certains s’accrochent pour ne pas en effacer les taches odieuses. Ils ont tort. Il faut d’abord reconnaître que les changements sont plutôt rares. Changer le nom d’Amherst n’affectera pas la présence de l’Empire britannique dans nos rues. Mais, fondamentalement, rendre hommage à des personnages odieux, c’est travestir la toponymie.

Amherst a été un des grands responsables de l’effondrement de l’Amérique française. Il a pris Louisbourg et refusé les honneurs de la guerre aux Français. Il a pris Montréal et encore refusé les honneurs de la guerre aux défenseurs. Par diverses vexations, il a tellement envenimé les relations avec les Autochtones qu’il a été l’une des sources du soulèvement de 1763, soulèvement où le grand chef Pontiac, fidèle allié des Français, a repris la lutte, malgré la chute de la Nouvelle-France. C’est au moment de cette rébellion, qu’il a lui-même contribué à provoquer, qu’Amherst a prouvé sa haine des Autochtones en proposant de leur distribuer des couvertures porteuses de la variole pour les exterminer. Rendre hommage à Amherst est absurde pour la nation québécoise et odieux pour les Premières Nations. Qu’il soit jugé avec les critères d’aujourd’hui ou avec ceux d’hier, Amherst reste un personnage qui n’est pas honorable.

Avec le temps donc, si la toponymie devient un rappel historique, certains rappels doivent être relégués aux musées, aux livres d’histoire, là où ils peuvent être expliqués et là où ils ne constituent plus un hommage. La ville de Moscou a trouvé un bon compromis pour « gérer » les statues de personnages odieux (ou moins pertinents) de l’URSSS, elle les a déplacées dans un seul parc, parc qui ressemble maintenant à un musée de l’histoire de l’art soviétique.

Pour celles et ceux qui voudraient lire un superbe texte sur la question, je vous invite à lire le discours du 19 mai 2017 du maire de La Nouvelle-Orléans, Mitch Landrieu. C’est un des grands discours contemporains de l’histoire politique américaine. Il traite du retrait de l’espace public des statues des généraux confédérés. Tous les principes qu’il défend sont les mêmes que ceux qui s’appliquent aux noms de rues. Est-ce que l’espace public est le bon endroit pour souligner la contribution de personnages historiques aujourd’hui méprisables? Peut-on réapprendre à vivre ensemble si on ne change pas certains symboles odieux de ce que nous avons été pour des symboles de ce que nous sommes maintenant ou de ce que nous voulons être dans l’avenir?

Je veux donc remercier le Comité de toponymie et sa présidente, Myriam Nadeau, pour cette démarche nécessaire et pertinente. Il n’y a pas de réécriture de l’histoire dans un changement de nom de rue, l’histoire ne change pas. Ce qui peut, et parfois doit changer, c’est la place que nous faisons à notre propre vision de certains moments de notre histoire dans notre paysage toponymique.